« Con pour tous, tous pour con » ou l’universalité de la connerie

Le Beauf de Cabu en est sans doute une magnifique illustration : mais ce personnage caricatural est loin d’en avoir le monopole, car la connerie vise l’universel : frustrée à la Bretécher, cultivée ou diplômée, en tenue de ville, casual chic ou Friday wear, elle transcende les classes et CV.

Elle ignore les frontières, les fuseaux horaires ; elle s’insinue, se faufile et s’épanouit urbi et orbi, s’invite dans les diners, les salons, les open spaces ou au café du coin. Elle ne snobe aucun pays, aucun domaine et s’épanouit partout sans distinguo d’âge ou générations dans l’économie, la politique, la culture ou la vie intellectuelle. Chacun est ainsi porté à en connaître ses faiblesses à combinaisons multiples, susceptibles de dosages subtils, au gré des circonstances. 

Un cas réel d’égalité :

Elle est un exemple rare d’égalité réelle et peut-être même l’ultime lien social de nos sociétés individualistes ; chacun dispose de réserves inépuisables, prêtes à jaillir en geyser, quand la vanité s’allume ou qu’un jugement hâtif, un avis lapidaire mais pénétré l’emporte sur la prudence zététique du questionnement. Ainsi sommes-nous tous « con-cernés » et inévitablement le con de quelqu’un.

Ses contours sont vibratoires mais ses symptômes multiples ; à titre principal relève-t-elle sans doute de la paresse intellectuelle ; peu pointilleuse sur ses sources, elle se grise d’une communication péremptoire, exilant le doute lorsqu’il est requis, ou le conviant à l’inverse sur un mode complotiste, quand il n’est pas de saison. Invasive et rayonnante, elle oscille, se déforme au gré des passions et sensations et s’amplifie en groupe.

De la naïve à l’arrogante :

Elle peut charmer en mode léger- anecdotes promues en preuves scientifiques, sottise fugace mais satisfaite, due à un manque de réflexion, culture, savoir ou savoir-vivre, mais sans en connaître l’embarras, comme toute ignorance qui s’ignore.

Elle devient irritante lorsqu’elle est arrogante ; ses force et faiblesse ont alors la même assise, un excès d’assurance promu en certitude, une attitude irradiante de guide suprême, stimulée par l’agora numérique et les réseaux sociaux. A grand renfort de jargons ou avis sentencieux, elle prend alors des airs de doctrine. Elle assène et ne doute jamais : elle sait toujours mieux et avec autorité…, surtout ce que les autres devraient faire. 

Elle est généreuse et prolixe en opinons, rit fort et s’indigne de même. Elle est mandarinale et ignore l’humiliation de ses manques et éclipses d’intelligence critique. Elle agit en militant politique ou religieux, ne pose pas de question mais apporte en revanche de magistrales réponses. Elle affirme, impose et professe et ne se trompe jamais. Elle peut même devenir dangereuse, au service d’un drapeau ou d’une idéologie missionnaire, façon Rhinocéros de Ionesco.

Le déni attendrissant :

Evidemment nul ne s’y reconnait jamais et la connerie est toujours le fait d’autrui, un bel exemple de la paille et la poutre ou de miroir sans tain. 

Pour autant, peut-elle aussi inspirer indulgence, comme une amie embarrassante, sans-gêne ou parlant fort, dont les excès réjouissent, donnent piment au quotidien, à travers une présence au monde en excès, qui allège le poids du tragique de l’existence.

La bonne nouvelle et le quasi-remède :

Heureusement, elle n’est pas une fatalité car elle a la bonté d’être intermittente. Dès lors, à défaut de parvenir à nous en libérer, moquons-la avec lucidité amusée, rions de nos flagrants délits et tentons d’espacer la fréquence de ses fulgurances fâcheuses.

L’écrivain Georges Picard l’a décortiquée avec verve dans un essai sémillant où il réussit avec verve et humilité à décrire cette dimension singulière de fraternité humaine, qu’il analyse avec finesse et bienveillance. (De la connerie, éditions Corti).  La 4ème de couverture convainc aisément :

« …. La connerie ? Le sujet reste bizarrement sous-exploité. Par une sorte de fausse pudeur, on le cantonne dans les départements périphériques et bas de l’esprit. Réfléchir sur la connerie, peut-être, mais à condition de mettre des gants et de s’essuyer les pieds en sortant. Pourtant la connerie est un sujet profond, multiforme et universel, indissociable de la condition tragique et dérisoire de l’espèce humaine » (…)  

Comme aurait pu dire Sartre : si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Un con fait de tous les cons et qui les vaut tous et que vaut n’importe quel con. »*

Laissez-vous tenter et savourez sa lecture rafraichissante 🙂

Jacques Varoclier

Avocat à la Cour

PS : Dans le registre de l’économie politique, Jacques Généreux a aussi l’art des titres explicites : « La banalité de la bêtise » ou « La déconnomie » (Seuil, collection Point essais)