Le « citoyen-vigile », la société du soupçon et le panoptique 2.0

Il flotte dans l’air, un effluve nidoreux de zèle civique préoccupant. Sous couvert de responsabilité collective, tout devient prétexte et invitation à signaler, dénoncer, rapporter. L’outil s’est modernisé – plateforme numérique, ligne verte, application officielle, alertes et notifications – mais le procédé a des rides. Le plus inquiétant n’est pas la technologie, mais le goût retrouvé et primé de la médisance douce et l’envie mesquine et maladive de participer au grand show répressif.

Sur tous les registres, le citoyen est convié à faire montre d’un prétendu civisme, veiller à la sécurité, la probité, bientôt la moralité ? il est encouragé à mentionner la moindre incartade sur le grand tableau national des (in)conduites. L’anonymographe de quartier a désormais son appli ; l’esprit collaboratif s’est fait peau neuve et saute d’un clic à l’autre.

Signaler devient l’excellence à la française. La pudeur du verbe inspire les applaudissements du zèle citoyen, la promptitude à dénoncer. Nul besoin de services secrets, chaque corbeau de voisinage fait l’affaire, à condition d’avoir le flair expéditif et l’assurance de l’impunité au moins temporaire, garantie par l’anonymat. 

Dénoncer devient un sport appelé à devenir une discipline olympique, où s’affronteraient les champions de la suspicion, prompts à débusquer l’indécent sur un banc public, celui qui ne porte pas son masque hygiénique ou l’hérétique du tri sélectif. Ce sportif de haut niveau pourrait même porter l’uniforme « coupe police », si prisé par les vigiles de sécurité privée, trompant leur ennui en déambulant dans le métro ou à la SNCF pour verbaliser le caniche sans muselière. Seule contrainte, ce compétiteur sera tenu pour sa crédibilité, d’adopter la posture et l’ondulation risible qui caractérise le mouvement chaloupé de leur déplacement.

Le signalement se prépare donc à devenir un acte de vertu, la dénonciation, un service public, la vigilance un substitut préventif au jugement. Pourtant, notre histoire bruisse encore des chuchotements d’une époque où la vertu civique servait de masque à la bassesse. Quand les « bons Français » signalaient leurs voisins, les consciences dormaient tranquilles : tout était légal, à défaut d’être moral. 

La logique administrative est friande de ces instruments d’autocontrôle social : un peuple qui s’espionne lui-même évite à l’État de se montrer invasif puisqu’il sous-traite cette mission à sa population. La brigade des bonnes consciences veille. Ainsi, sous la fragrance du parfum civisme, l’arrière-boutique fleure bon la délation, façon 1942, revisité par Silicon Valley. Une subreptice intimidation, la peur de déplaire, le règne de la suspicion peuvent vite faire glisser le contrôle vers la délation et enrôler sournoisement le citoyen, ainsi devenu confusément un bon petit soldat, un rouage banal de la machine disciplinaire de nos sociétés de surveillance.

Dans un pays qui a connu la déportation administrée et la dénonciation félicitée, ce goût stimulé pour le signalement résonne avec une inquiétante familiarité. Il était pourtant rassurant d’enterrer la collaboration dans les archives de Vichy ; mais n’est-elle pas en voie de renaître de ses cendres en version connectée, aseptisée, presque ludique et faussement innocente ?

Aucune nation n’est vaccinée contre ce genre de tentation délétère, oscillant entre peur, médisance et ressentiment. A chaque mise à jour, le citoyen-collaborateur reprend du service avec la bénédiction de l’État, version RGPD. La page n’est jamais vraiment tournée : la machine à signaler est tristement solide et prête à tourner à plein régime – il paraît que c’est pour notre bien, mais nul n’est tenu de le croire.

Jacques Varoclier

Avocat à la Cour