Les deux mots expriment confiance en l’avenir, mais là où l’espoir est terrestre et séculier, l’espérance se veut céleste et religieuse, l’une des trois vertus dites théologales (foi, espérance, charité). L’un passe pour une passion (au sens passif), l’autre pour « un cadeau de Dieu », comme la foi, force d’une attente joyeuse et apaisée, qui aide à supporter les souffrances de l’existence.
Cette différence de portée transcendantale ne modifie pas leur nature commune, savoir la projection d’un désir dont la réalisation demeure incertaine et dépend d’autrui ou d’un événement extérieur.
Deux registres, une même tension
L’espoir appartient à l’horizon humain, vit dans le temporel, se nourrit du possible et souvent, du lendemain. Il est ce mouvement inquiet de l’âme qui voudrait voir advenir ce qu’elle attend, une impatience à voir le monde se régler sur ses aspirations. Il dialogue avec l’absence, négocie avec la peur et finit souvent par mourir de déception.
L’espérance relève d’un autre registre, puisqu’elle parie sur l’au-delà ; elle est un ancrage qui n’attend pas un résultat mais la révélation d’un sens. Fulgurance du cœur, présence vibratile rassurante sur fond d’incertitude métaphysique, elle maintient son cap, accepte de continuer à aimer le monde sans exiger qu’il soit juste. Fidélité à la lumière, même dans les ténèbres, elle ne sait pas, mais elle croit ; elle tient debout malgré tout, sans céder ni au cynisme ni au désenchantement.
Dès lors, faut-il espérer ou espérer en ? Cette distinction n’a de pertinence que dans le vocabulaire chrétien et non dans le langage courant où les deux termes se confondent et le verbe est commun.
L’espoir : moteur ou piège ?
Le proverbe assure que l’espoir « fait vivre » … mais dans quel état ? Dans le mythe de Pandore, Elpis, l’Espoir, est le mal demeuré au fond de la jarre, après tous les autres fléaux répandus sur la terre : dernier réconfort ou dernier poison, selon l’interprétation donnée…
Espérer consiste à parier sur un destin favorable, tout en craignant qu’il n’advienne pas. Sentiment ambivalent, l’espoir repose sur une anticipation vécue sur un mode passif, l’attente d’un résultat qui ne dépend pas de nous et revient à déléguer sa vie intérieure à l’éventualité d’événements extérieurs incontrôlables. Par nature, il porte sur ce qu’on n’a pas, n’est pas, ne sait pas ou ne peut pas. Il est le fruit d’un manque, d’une vulnérabilité, d’une impuissance ou d’un ressentiment.
Pour un stoïcien, l’espoir est aussi vain que la peur, puisqu’il mise émotionnellement sur l’incontrôlable, un aléa qui aliène la sérénité au détriment de la justesse du jugement et/ou d’une volonté active. En outre, espérer un résultat (santé, richesse, succès…) provoque une agitation interne jumelle de la crainte, car les deux se projettent sur des événements qui nous échappent.
« Tu cesseras de craindre en cessant d’espérer », enseigne Sénèque. Spinoza reformule : pas d’espoir sans crainte, pas de crainte sans espoir ; le premier enjolive l’avenir, la seconde l’obscurcit, mais tous deux éloignent de la lucidité et du présent. Dans le même esprit, Pascal résume le tragique de la condition humaine : « nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
La double peine de l’espoir déçu
L’espoir est une voie d’autant plus hasardeuse que, s’il est déçu, il inflige une double peine. Non seulement l’événement attendu n’a pas eu lieu (échec, perte, renoncement…), mais s’y ajoute la souffrance de l’anticipation confiante contrariée : la fameuse « seconde flèche » bouddhiste, cette douleur psychologique imputable à l’imagination dépitée. Inversement, quand l’espoir se réalise, la satisfaction se révèle fugace, souvent en deçà de l’idéal, et laisse alors un léger goût d’amertume. L’espoir partage alors la trajectoire du désir qui, à peine satisfait, retombe dans le manque et relance la machine, en dérobant le présent au profit d’un futur idéal ou idéalisé.
Croire au bonheur revient trop souvent à vivre dans l’attente d’être heureux, au risque de manquer le « carpe diem ». André Comte-Sponville, toujours incisif, constate : « nous sommes séparés du bonheur par l’espérance même qui le poursuit. » C’est pourquoi il propose, non un désespoir morbide, mais un gai « dés-espoir », non la dépression, mais une lucidité bienvenue pour apprendre à habiter l’instant et réaliser simplement qu’être heureux consiste avant tout à ne pas être malheureux et sentir au lever du jour que la joie est possible.
De l’espoir à la volonté
À l’espoir, ce philosophe préfère la volonté, mode actif de l’anticipation, qui se donne les moyens d’agir sur ce qui dépend de nous. Il résume cette éthique en une formule percutante « espérer un peu moins, agir et aimer un peu plus ». La volonté est le désir de ce qui dépend de soi, accompagné des moyens de sa réalisation ; vouloir, c’est faire ce qu’il faut, sans garantie de succès, mais en assumant l’effort comme partie intégrante du chemin. Alors que l’espoir reste une posture passive, la volonté est une prise en mains énergique et déterminée.
L’aphorisme fameux, prêté à Guillaume d’Orange (ou à Charles le Téméraire), en offre une synthèse dynamique : il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. De quoi stimuler les partisans d’une éthique de la responsabilité.
L’espoir, comme l’attente, fait de l’homme un spectateur de sa vie, au lieu d’en être l’acteur.
L’attente impatiente peut être douce et agréable pour l’enfant qui attend Noel et visualise le cadeau désiré. Son attente ici est seulement un différé et non un pari, car le 25 décembre adviendra ; sans doute même le plaisir de l’impatience est plus fort que celui de la récompense. En revanche, elle repose sur le même schéma passif (« patienter »), la même projection de l’imagination qui soumet l’état émotionnel à ce qui ne dépend pas de nous – ou à autrui, dont le comportement, par définition, nous échappe et déçoit à proportion de l’attente. Espérer, c’est attendre qu’un autre agisse.
Ce désenchantement prévisible repose en effet sur l’idée naïve et orgueilleuse qu’autrui serait à disposition pour satisfaire nos désirs, et que nous puissions infléchir ses agissements. Pourtant cette croyance s’expose à être déçue. Attendre que la réalité se plie à nos désirs est illusoire ; le problème n’est pas la réalité qui est, mais le temps perdu à refuser qu’elle soit.
Quand l’espoir devient devoir
Faut-il pour autant bannir toute forme d’espoir ? Il est des moments – notamment lorsqu’il s’agit de défendre sa liberté, sa dignité ou ses idéaux – où l’espoir peut faire sens et se muer en nécessité morale. Il devient alors espérance politique, une tension qui, pour paraphraser Romain Rolland, tend à privilégier l’optimisme de la volonté pour faire mentir le pessimisme de la raison.
Ainsi, entre l’abstinence affective du stoïcien et l’addiction à l’espoir, s’ouvre une voie plus exigeante qui invite à renoncer à l’espérance comme opium pour mieux vouloir, choisir et faire. L’espoir comme mirage, non, mais comme courage, pourquoi pas ?
Jacques Varoclier
Avocat à la Cour
