« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?»

Un biais métaphysique :

« Plutôt que » est la construction usuelle pour mettre en contraste deux éléments et souligner une préférence ou une recommandation. « Plutôt un thé qu’un café », « plutôt se taire que mentir ». Mais lorsque l’interrogation porte sur LA question métaphysique par excellence de Leibniz « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », la locution conjonctive produit un biais inattendu, transformant le néant en alternative possible, comme si l’univers était une anomalie à justifier.

En vertu du « principe de raison suffisante » cher à Leibniz, dès lors que le monde existe, convient-il d’en chercher la raison. Sa réponse est la volonté d’un dieu transcendant ou d’un être nécessaire, seul apte à arrêter la chaîne régressive des « pourquoi ? ». 

Un piège grammatical

Pour nombre de philosophes, ce « potius quam » repose sur la prémisse discutable selon laquelle que le néant pourrait être une option réelle, orientant ainsi la préférence vers un néant qui n’existe pas.

Ainsi pour Bergson, le néant n’est pas une possibilité du réel, mais une fiction de l’esprit. Le « rien » n’est pas un état du monde, mais un fantôme conceptuel, une néantisation spéculative.

Jankélévitch y décèle une abstraction linguistique née de la structure du langage, qui permet de formuler une question qui n’a pas de sens, comme interroger la couleur du chiffre 7. Ce « plutôt que » ouvre une option illusoire dès lors que le néant ne peut se présenter comme un rival de l’être. Ce philosophe des nuances évoque alors un comparatif sans comparé, une phrase qui fait mine d’avoir deux termes, alors qu’elle n’en a qu’un. Cet artifice de grammaire enferme ainsi la pensée dans une logique de hiérarchie, faisant passer le « rien » pour un point de départ implicite, comme si le « quelque chose » était une surprise à expliquer, par exception à l’attente du néant. 

Robert Nozick souligne la nature captieuse de ce « plutôt que » qui créée une alternative artificielle, alors que l’existence de l’univers est un fait « brut ». Il récuse totalement le présupposé d’un néant princeps. Dès lors, si le néant est une pseudo-idée, les problèmes y relatifs deviennent des pseudo-problèmes, appelant de pseudo-réponses…

Au demeurant, la physique moderne ignore le « néant »

Même quantique, le vide n’est jamais « rien » mais un bouillonnement constant de fluctuations et d’énergie. Le Big bang ne nait pas davantage du néant, et aucune théorie ne postule un état d’absence totale d’espace, de temps, de lois, d’énergie…( https://www.varoclier-avocats.com/billets/big-bang-et-beson-de-higgs/ A cet égard, le néant apparait alors comme un pur concept « méta-physique » au sens premier d’« au-delà » de la physique.

Néant et zéro : une analogie éclairante

La question posée parait alors relever d’un jeu de l’esprit, élaborant une opposition à l’existant à titre d’exercice de pensée, mais sans que cela ne fasse du néant  un état plausible du monde.

Le néant autorise alors une comparaison avec le zéro, cette géniale invention d’un 10ème chiffre, qui s’immisce dans les 9 autres par commodité et non parce qu’il représente quelque chose. 

Pour le créateur du podscast « Parole de philosophe » si le néant est comme le zéro, il n’a pu être inventé que parce qu’il existait déjà quelque chose et Gilles d’Elia de conclure avec sourire :« voilà pourquoi il existe quelque chose plutôt que rien»

Jacques Varoclier

Avocat à la Cour