Progrès ou croissance : le triomphe de Rousseau ?

L’idée de progrès nait avec la modernité puis s’affine aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle repose sur le postulat puissant de la perfectibilité de l’homme : par l’éducation, les arts et les sciences, il est appelé à s’élever, guidé par une raison émancipatrice, capable de dissiper l’ignorance comme les superstitions.

Condorcet en donne l’expression la plus accomplie dans son œuvre posthume Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. À rebours des violences de son temps, il parie sur une humanité en marche vers plus de liberté, d’égalité et de savoir.

Affirmer un progrès, c’est évaluer le changement vers un mieux. Pour le philosophe du XIXème Jean Marie Guyau, « croire au progrès » revient à « croire à l’infériorité du passé par rapport au présent et à l’avenir », donc à une amélioration continue de la condition humaine. Le progrès y est moins une promesse qu’une direction, une prophétie laïque : celle d’un perfectionnement indéfini.

Cette rupture intellectuelle marque aussi le basculement vers un monde désenchanté, détaché des référents religieux ou métaphysiques. A mesure que la raison conquiert son autonomie, la civilisation devient « économique » et se structure autour de la technique ; le progrès change imperceptiblement de nature.

Au XXème siècle, la foi demeure. Jean Fourastié, en 1949, parle encore d’un « grand espoir », fondé sur l’articulation supposée entre progrès technique, économique et social. Mai 1968 introduit cependant une fissure. Raymond Aron, dès l’année suivante, interroge les « désillusions du progrès » et les contradictions d’une modernité capable de produire à la fois prospérité matérielle et malaise existentiel. Le doute s’installe : la croissance suffit-elle à faire société ?

Pourtant, le mouvement s’accélère. Le nombre devient roi : tout se mesure, s’évalue, se compare. PIB, productivité, suffrages, notations, likes, étoiles. Le réel se laisse appréhender à travers le prisme du quantifiable. La logique du « plus » s’impose au détriment du « mieux ». Le règne de la quantité égare. Tesla est valorisée 16 fois son chiffre d’affaires, Space X 100 fois… A force de mesurer, on finit par oublier ce qui compte.

Postuler que demain sera meilleur qu’aujourd’hui devient une gageure. Le processus linéaire et ascendant, le cap vers l’idéal est interrogé. L’idéal mobilisateur d’une vie meilleure ne figure plus dans l’espérance collective et devant les indéniables progrès des sciences et techniques, émerge les « Pourquoi » et « Pour quoi » en un ou deux mots, en l’absence de raisons ou fins définissables ?

C’est précisément cette ambivalence que Rousseau avait pressentie. Dans son Discours sur les sciences et les arts, il soutenait déjà que le développement technique ne moralisait pas l’homme et pouvait même l’éloigner de lui-même, en substituant le paraître à l’être.

L’intuition demeure actuelle et pertinente. L’homme moderne multiplie les outils, parfois pour réparer les effets des précédents, dans une fuite en avant technicienne qui interroge sa finalité. En effet, cette croissance en chiffres n’a pas nécessairement pour corolaire un progrès du bien-être, lequel n’est pas lié à la course aux biens ni aux valorisations boursières fantasques.

La fabrication incessante de biens inutiles ne rend pas plus heureux, n’est pas source de joie, ni plénitude ; au contraire, elle aliène, rend l’homme esclave d’un mimétisme de consommation qui suscite sa frustration s’il en est exclu.

Les sociétés capitalistes contemporaines confondent quantité et qualité, augmentation et amélioration, accumulation et bien-être. Romain Gary en soulignait le danger dès 1967 dans sa « Lettre à l’éléphant » : « dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots »

L’’intelligence artificielle semble être l’écho de cette prémonition. Devenue autonome, elle pourrait échapper aux finalités humaines qu’elle est supposée servir. Outil d’émancipation ou vecteur d’aliénation, elle inspire à juste titre réflexion, interrogations et cristallise l’hésitation. Alors que la puissance technique n’a jamais été aussi grande, jamais sa finalité n’a été aussi incertaine. Promesse d’optimisation, d’assistance et de connaissance accrue, elle porte en elle des potentialités considérables, notamment en matière de recherche ou d’accès au savoir. Mais elle peut aussi substituer l’algorithme au jugement, la corrélation à la causalité, et résumer l’humain à des données.

En ce sens, l’intelligence artificielle par l’amplitude du basculement, ne tranche pas le débat entre progrès et croissance mais le radicalise et en souligne l’acuité quand le progrès technique cesse d’être un moyen, pour devenir un drone de l’esprit, une puissance indifférente à ses propres effets.

Le progrès est sans doute une notion plus axiologique qu’économique. C’est pourquoi, il ne peut se confondre avec la croissance, le développement, ni même l’accroissement du savoir ou encore la science émancipatrice.

Dès lors, faut-il conclure au triomphe de Rousseau ? Ce serait oublier les gains apportés par la modernité en matière de sécurité, santé, éducation, espérance ou conditions de vie. Le progrès n’est ni uniforme, ni linéaire mais ambivalent. Questionner et corriger ses excès, interroger ses finalités relève d’une salutaire vigilance à l’aveuglement.

Entre technophilie et nostalgie, il faut laisser place au discernement, cette faculté subtile et fine de l’intelligence, habile à choisir entre le plus et le mieux, l’utile et le souhaitable, la puissance et la justice, la force et le droit. La question n’est dès lors pas de savoir si le progrès nous égare, mais s’il nous échappe ou si nous savons encore le gouverner et l’orienter au seul service de l’homme et de sa précieuse planète bleue.

Jacques Varoclier

Avocat à la Cour